
Acquise auprès d'une grande galerie bruxelloise, cette peinture de Jacques Villon a été deux fois le n° 1 du catalogue, dans des expositions monographiques sur ce membre de la famille Duchamp : c'est dire l'importance de cette toile de jeunesse. De plus, elle a été présentée par Villon lui-même, pour la première fois, au cinquantenaire du Salon d'automne de 1953. Elle a dû contribuer à la reconnaissance de son frère Raymond Duchamp–Villon, mort en 1919, en laissant une oeuvre importante : Villon s'est attaché à partir de cette date à cette tâche à laquelle Marcel Duchamp a contribué également plus tard, en concevant l'agrandissement du Cheval de 1914 à la taille monumentale du Cheval majeur.
Quant à cette oeuvre, elle date de la période où Villon s'ingénie à des dessins et des lithographies pour des revues humoristiques comme l'Assiette au beurre ou pour des affiches. C'est pourquoi ce portrait, croqué sur le vif, paraît impromptu : Raymond à califourchon sur un tabouret, en costume sombre et en pantoufles, devant une cheminée, tient la pipe et s'absorbe dans un livre, en face d'un fauteuil. Ses lourdes chaussures usées gisent sur un tapis vert et orangé qui égaye le sol. Derrière lui le rectangle d'une fenêtre inscrit sa lumière jaune et explique les étincelles qui frappent son front droit et sa chevelure. L'intérieur de la chambre est dans un léger désordre. La scène doit être peinte dans une belle après-midi d'automne... Le papillonnage de la lumière de Villon est traité en touches larges et en ces couleurs tendres, qu'il aimera employer et que, bientôt, il va détacher de la forme naturaliste. L'impression qui ressort de cette peinture est celle d'une grande concentration de Raymond Duchamp et d'une grande tendresse de Villon pour son frère, tandis que l'art de la couleur et de la composition sont très équilibrés. Pour le musée des Beaux-Arts de Rouen, où la famille Duchamp occupe une place essentielle, car elle a défini largement les orientations de la collection du xxe siècle, ce tableau était incontournable.