
Le chevalier des mers, version II, 1899-1900
Le musée de la Céramique de Rouen conserve de nombreuses pièces de la fin du XIXe et de la première moitié du XXe siècle, essentiellement des dépôts de la Manufacture de Sèvres, datés entre 1884 et 1934. Ce projet d'acquisition s'inscrit dans la volonté de compléter cette période afin d'exposer aux publics dans le parcours permanent un panorama complet de l'histoire de la céramique européenne depuis le XVIe siècle. Ces deux plats d'Arthur Craco viendraient ainsi enrichir les collections de la fin du XIXe siècle du musée de la Céramique tout en dévoilant aux publics deux exemples-phares des productions céramiques symbolistes encore peu présentes dans les collections publiques françaises.
Sculpteur, dessinateur, aquafortiste et céramiste, Arthur Craco a fait partie des cercles symbolistes belges de la fin du XIXe siècle en exposant ses sculptures aux salons de La Libre Esthétique de 1894, 1895 et 1897. Initié à la céramique par Omer Coppens, il approfondit sa technique auprès d'Emile Declerq avec qui il collabore entre 1898 et 1901. Ses premières céramiques sont exposées au foyer du Nouveau Théâtre et au troisième Salon d'Art Idéaliste, vitrine des tendances ésotériques et mystiques dont Arthur Craco est un des membres fondateurs en 1896 avec Jean Delville. Le thème du Chevalier des mers exploité ici par Arthur Craco a marqué tout l'œuvre de l'artiste qui le reprend dans un buste de faïence exposé pour la première fois à l'Exposition générale des Beaux-Arts de Bruxelles en 1907 (conservé au musée de la Céramique d'Andenne, Belgique) ainsi que dans un grès présenté à l'Exposition internationale des Arts Décoratifs de Paris en 1925.

Le chevalier des mers, version I, 1899-1900
Ces deux plats ont été conçus comme des pendants représentant deux états intérieurs du Chevalier des mers. Enchâssé dans son armure, les yeux clos, il semble, dans la version I, absorbé dans une attitude profondément introspective, replié en lui-même. Formant une cloison avec le monde extérieur, la mandorle qui l'auréole vient souligner l'aspect d'irréalité et le caractère sacré du chevalier. Cette figure énigmatique et envoutante émerge d'un fond sous-marin traité en relief par un jeu de pastilles émaillées verdâtres qui s'oppose au traitement en creux du chevalier dessiné par scarification. Cette œuvre au climat tendu, hermétique et volontairement clos dégage une grande force expressive et saisit celui qui la contemple. La version II du Chevalier des mers forme son pendant positif. Dans une composition frontale identique, le chevalier se dégage sur un fond orangé rayonnant traité en aplat. Séparé du monde extérieur par une mandorle, il a les yeux ouverts et au mystérieux repli sur soi de la première version répond la forte présence de ce chevalier traité en relief, à l'amure savamment ornée. A l'état psychique du chevalier de la version I semble ainsi répondre son état social, sa représentation extérieure.
Dans ces deux plats, Arthur Craco reprend et illustre brillamment les thèmes symbolistes des yeux clos et de l'introspection intérieure chers à Odilon Redon, Fernand Khnopff, Félicien Rops et Jean Delville. Attestant du renouveau de l'art céramique de la fin du siècle, jouant sur les oppositions de matière de la faïence émaillée, ces œuvres s'imposent comme le manifeste de tout un mouvement symboliste et ésotérique combinant à la fois la sculpture, le dessin, la matière de la pâte et la couleur.